Extrait : Ultraviolence

Chapitre 1 : Cette insouciance perdue

 

 

Je venais de faire la pire connerie de ma vie.

Enfin, peut-être.

Dès que mon père avait aperçu la nouvelle couleur rousse qui recouvrait mon blond naturel, je savais que j’allais passer un mauvais quart d’heure. Après tout, j’aurais peut-être dû en parler avant de faire ça sur un coup de tête. Mais Catlyn m’avait proposé l’idée et j’avais été incapable de refuser.

Elle voulait abandonner son brun pour du violet pastel tout en embarquant une amie dans sa connerie. Et j’avais été celle qui avait accepté. Elle m’avait convaincu que ça ne pouvait me faire que du bien, que j’avais tendance à être un peu trop triste ces derniers temps. Dans le fond, elle n’avait pas tort. J’avais besoin de changement, je ne supportais plus ma tête depuis un bon bout de temps.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria mon père, me bloquant le chemin jusqu’à ma chambre.

— Je l’ai fait avec mon argent, répondis-je timidement.

C’était vrai. Certes. Mais je savais déjà que ça ne le convaincrait pas.

— C’est n’importe quoi Heather ! Tu vas vraiment venir comme ça ce soir ?

Je fus incapable de lui répondre, de lui dire que je me fichais de son avis, et il m’ordonna de me préparer dans ma chambre. J’y filai immédiatement même si je n’avais aucune envie de l’accompagner.

Avant de m’habiller, j’envoyai un bref message à Catlyn pour lui expliquer la situation.

« Mon père m’a engueulé. Comme prévu. »

Je posai un instant mon portable pour me vêtir. Une simple robe crème qui s’arrêtait aux genoux. J’aurais pu choisir une tenue provocante, mais je ne voulais certainement pas être remarquée.

De toute manière, je ne ferais que suivre mon père qui voudrait m’initier au métier alors que je lui répétais sans cesse que je n’étais pas intéressée. Il ne m’écoutait jamais.

Entre temps, Catlyn m’avait envoyé un message :

« Mais ton père est de la vieille époque aussi ! Forcément il va trouver ça moche ! »

« Il n’a pas trouvé ça moche. Enfin, il ne l’a pas dit clairement. »

Visiblement, elle était scotchée sur son portable puisque son prochain message ne se fit pas attendre.

« Ça revient au même. D’ailleurs tu vas pouvoir pécho un riche mec à cette soirée avec cette couleur ? 😀 »

« Pff… non. »

Malheureusement, j’avais déjà donné une fois et je n’avais aucune envie de revivre ça…

Voulant écourter cette conversation, je rangeai mon portable dans mon petit sac à main puis finis de me préparer.

*

Aux alentours de vingt heures, mon père et moi venions d’arriver dans cette grande salle de réception. Comme d’habitude, c’était toujours aussi bondé de monde et généralement, il s’agissait des mêmes personnes. Heureusement, cette fois-ci, je n’allais pas le croiser. Plus jamais.

Encore une fois, mon père insista pour que je le suive, pour que je découvre davantage les métiers de l’informatique. Le domaine ne me paraissait pas si inintéressant que ça, mais j’avais l’impression que ce milieu n’était pas assez créatif pour moi. Du moins, pas si je suivais les traces de mon père. Il répondait toujours aux demandes de grosses entreprises, que ce soit en leur proposant des outils informatiques pour améliorer leur productivité ou en améliorant leur système de sécurité. Rien qui me passionnait.

Moi, seul l’art m’intéressait. Et ça, mon père s’en fichait ouvertement. De toute manière, il n’était pas prêt à me laisser le choix. Il ne cessait de me répéter qu’après le lycée, il avait une place pour moi dans son entreprise. Il pouvait même m’offrir ce que je voulais – maison, voiture, animaux de compagnie – tant que je restais à ses côtés.

Alors, pendant un instant, je jetais un coup d’œil à mon portable. Bien évidemment, Catlyn avait répondu.

« Mais pourquoi pff ? À ta place j’hésiterais pas ! 😀 »

« Je te fais un rapide état des lieux. Âge minimum : majeur. Moyenne d’âge : cinquante ans. Mon âge : 16 ans. »

« Et ? »

J’aurais pu lui expliquer en détail pourquoi ce n’était clairement pas une bonne idée, mais je n’avais pas envie d’exposer mon vécu à Catlyn. En fait, je n’avais pas envie de parler de lui quoi qu’il arrive. Et puis, je n’en eus pas l’occasion, mon père se tourna vers moi et j’éteignis mon portable en vitesse. A priori, il venait de conclure une discussion professionnelle.

— Tu envoyais des messages à qui ? m’interrogea-t-il.

— Personne.

Personne n’y aurait cru, mais il n’insista pas et m’accompagna jusqu’à notre table. Cette fois-ci, les organisateurs avaient prévu un repas et j’aurais tout fait pour ne pas venir ici. Mais mon père ne m’avait pas laissé le choix. Et puis, j’étais encore entourée de personnes qui ne m’intéressaient pas et qui me considéraient seulement comme une « gamine ». Enfin, ça c’était quand ils n’avaient pas envie de me séduire.

Enfin, ça ne gênait pas mon père. Il discutait avec les autres personnes de la table tout en se fichant de mon ennui. Je ne pouvais même pas sortir mon portable sans prendre le risque de recevoir une remarque acerbe de mon paternel.

Et pendant ce temps, je remuais la nourriture dans mon assiette à l’aide d’une fourchette. Je n’avais pas faim et heureusement, mon père n’avait pas cherché à en savoir plus. Il se contentait d’enchaîner les discussions professionnelles et les verres de vin.

Je m’emmerdais. J’espérais tellement que cette soirée s’abrège. Je n’en pouvais plus. Si seulement mon père pouvait arrêter ses sous-entendus. Si seulement il pouvait m’écouter… Pour une fois.

Alors qu’il était encore une fois en pleine discussion pour me persuader qu’il avait raison, il fut interrompu par l’arrivée d’un homme à notre table.

— Bonsoir Nash ! Je ne m’attendais pas à te voir ici !

— Triaghan, soupira mon père en se tournant vers lui.

Triaghan. Cole Triaghan. Ce nom, mon père ne cessait de le répéter dans l’unique but de se plaindre de lui. Je pouvais associer un visage à son nom, mais je m’en fichais. Je me contentai de fixer mon assiette. Au moins, il occuperait mon père pendant quelque temps.

— Je croyais vraiment que tu resterais dans ton coin après ce que mon entreprise a découvert à ton sujet, lâcha-t-il avec arrogance.

— La faille a été corrigée depuis.

— Dommage que tes clients ne te croient pas. Enfin, ce n’était pas vraiment tes clients, tu as surtout essayé de récupérer ceux de Dylan. Et encore une fois tu as échoué.

Il ne cachait même pas son sarcasme dans sa voix et ça semblait assez efficace pour énerver mon père, je le voyais à son poing qui se serrait sous la table. Si nous n’étions pas entourés de personnes, je n’avais aucun doute qu’il ne se serait pas gêné pour lui défigurer la gueule.

Et pendant que mon père perdait le contrôle par la colère, ma peur prenait le dessus. Dylan. Son nom. Il l’avait prononcé. Tous le connaissaient ici… Et j’avais une soudaine envie de fuir. Je ne pouvais pas rester ici.

Alors, je me levai, tremblante.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Nash.

— Je… Je vais juste aller aux toilettes.

Mon regard se dirigeait péniblement le sol et je m’éloignai de la table, me frayant un chemin dans cette salle pour rejoindre les toilettes les plus proches. Dès que j’y entrai, je me lavai les mains en fixant mon reflet dans le miroir.

Qu’est-ce que j’y voyais ?

Juste une gamine.

Et je n’arrivais plus à agir comme si de rien n’était. Il m’avait tant pris, beaucoup trop. Plus jamais je ne pourrais être celle que j’étais. Même cette nouvelle couleur de cheveux n’était pas suffisante pour prendre un nouveau départ…

Je n’arrivais vraiment pas à passer outre tout ça.

Je quittai précipitamment les toilettes mais je ne voulais pas retourner auprès de mon père de sitôt. Alors, je restai à l’écart et osai prendre une coupe de champagne.

Je ne touchais que rarement à l’alcool, quasi jamais même. Après tout, je n’avais pas l’entourage pour. Nos soirées entre amies n’avaient jamais été des soirées de débauche, juste de simples soirées pyjama.

Derrière moi, je pus entendre la voix de ce Cole qui avait provoqué mon père, ce qui en était presque amusant. Il était en compagnie d’une femme, une femme qui parlait avec beaucoup de justesse de sécurité informatique. Puis quand leur conversation s’interrompit, cette femme s’approcha de moi pour s’emparer d’une coupe de champagne.

Elle semblait si charismatique à vue d’œil. Déjà, elle s’affichait clairement comme une marginale avec un tailleur noir : juste une veste et un pantalon. Elle avait également osé rester nue sous cette veste, laissant à découvert un décolleté imposant. Puis ses cheveux bruns étaient coiffés en un chignon soigné.

Elle dégageait vraiment une assurance que j’admirais tant. Elle semblait si forte, si sûre d’elle… Et moi, je n’étais qu’une gamine qui ne savait même pas quoi foutre de sa vie.

— Tu es perdue ? m’interrogea-t-elle en constatant que je la fixais.

— Hum… Plus ou moins. Mon père essaie de me faire découvrir le métier…

— Je peux t’aider pour… t’orienter ? proposa-t-elle amicalement.

En plus de son aisance, elle avait l’air si bienveillante et j’étais assez étonnée de trouver une personne comme elle ici.

— Je ne suis pas sûre que ce soit nécessaire. Je ne pense pas que ce soit suffisamment artistique pour moi.

— Il y a toujours ce qui est plus orienté graphisme. Mais il y a énormément des tas de moyens pour s’exprimer et créer. Beaucoup de programmes sont des chefs d’œuvre. Enfin, je vois plutôt en quoi ils ne sont pas parfaits la plupart du temps et j’y rajoute souvent ma manière de faire. Si jamais la sécurité informatique t’intéresse, n’hésite pas à me contacter.

Elle me tendit une carte de visite et s’éloigna bien rapidement après.

« Corine Lovelace.

Directrice du département informatique de Triaghan Entreprise.

Spécialisée dans la cybersécurité. »

Je la regardais partir, toujours aussi impressionnée par sa grâce. Puis mon regard se posa de nouveau sur la table de mon père. Je l’avais peut-être abandonné depuis bien trop longtemps et je ne voulais pas qu’il se pose trop de questions. Alors, je revins m’asseoir discrètement à la table.

— Ça va ? s’enquit mon paternel.

— Oui… J’ai juste mal à la tête, prétendis-je.

Ce n’était pas à la tête que j’avais mal, mais bien ailleurs… Enfin, si on pouvait appeler ça « mal ». En tout cas, plus rien n’était comme avant et je n’avais plus la même insouciance qu’auparavant. Et maintenant, j’allais devoir faire avec.

 

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