Extrait : Les Lâches Vautours

Chapitre 1 : Black Birds

 

 

La vie est toujours pleine de surprises. C’est une évidence. Tout le monde le sait, moi-même y compris. Mais qui a dit qu’il n’y avait que de bonnes surprises ?

~

On dit que le Nouvel An, ça se fête. Encore des on-dit. Malheureusement, je ne fais pas partie de celles qui considèrent ça comme une date à fêter. Une nouvelle année et ?

Voilà pourquoi le plan que me proposait Moly ne me plaisait pas. J’avais dû me maquiller, me coiffer, m’habiller correctement tout en étant élégante pour une soirée que je n’avais pas envie d’y aller. Passionnant… Je le faisais déjà en temps normal à chacune de mes sorties, mais comme j’avais prévu ma soirée à traîner sur internet, je ne pouvais être que blasée.

— Enlève-moi cette grimace de ta tête ! Tu es vraiment sublime ! s’exclama-t-elle en m’admirant.

— Pourquoi ? Je ne le suis pas en temps normal ? lançai-je sarcastiquement.

— Bien sûr que non, tu l’es… Ce n’est pas ce que je veux dire… Ne déforme pas mes propos !

Je ne pus m’empêcher de soupirer. Oui, j’étais désagréable, mais Moly voulait toujours me faire sociabiliser, m’obliger à sortir, moi qui détestais ça en temps normal. Généralement, je préférais éviter les gens et souvent, je me confortais dans l’idée que la misanthropie avait du bon.

— Ce n’est pas une fête comme les autres. J’ai eu des places VIP où Black Birds va venir jouer, expliqua-t-elle pour m’amadouer. J’espère que tu te rappelles de ce groupe !

— Bien sûr que je m’en rappelle ! Pour qui tu me prends quand même ? On écoutait ça quand on était au lycée… Et ça ne me rajeunit pas au passage !

Impossible d’oublier mon attitude de rebelle au lycée qui m’avait valu de nombreux ennuis. J’avais toujours mes casques sur les oreilles, plongée dans ma musique. On disait que c’était ma manière de me couper du monde, mais c’était aussi comme ça que j’avais rencontré Moly. Un jour, elle avait osé me demander ce que j’écoutais et dès lors, nous nous étions beaucoup rapprochées. Cependant, entrée à l’âge adulte, je m’étais calmée tandis que mon amie avait gardé son look et en particulier, ses longs cheveux bleus qu’elle ne quitterait pour rien au monde. De toute manière, ma chevelure brune aux légères nuances cuivrées n’avaient vraiment rien à lui envier.

— C’était la belle époque le lycée, souffla-t-elle, nostalgique.

— Ça dépend pour qui, rétorquai-je, un rire jaune s’échappant de ma bouche.

— Allez, arrête avec ton cynisme ! On ferait mieux d’y aller sinon on va être en retard ! s’exclama-t-elle en me montrant sa montre.

— Hum… En retard ? On s’en fiche. La nouvelle année, ça arrive tous les ans. On ne loupera pas grand-chose, ironisai-je sans la moindre honte.

— Tu n’es pas drôle Alice, soupira-t-elle en levant les yeux au ciel.

Et voilà qu’un sourire satisfait se dessina sur mon visage. Dans le fond, j’appréciais la taquiner, c’était ma manière d’être et rien ni quiconque ne pourrait rien y changer.

N’ayant désormais plus le choix, je pris ma pochette rouge et quittai mon appartement avec de nombreuses appréhensions…

*

La soirée se déroulait dans un petit bar qui avait été privatisé pour l’occasion. Je ne connaissais pas les lieux, sûrement un de ces endroits avec une queue interminable, sauf si on avait la chance d’attirer l’œil du vigile et je n’étais pas du genre à quémander pour une entrée.

La salle était assez peu peuplée. Les quelques personnes invitées avaient donc été des privilégiés, tout comme Moly. Ça semblait être une chance d’être ici. Après tout, il y avait Black Birds. Un des nombreux groupes qui avaient bercé mon adolescence boutonneuse. Moly m’avait fait découvrir ce groupe tout comme une multitude d’autre. Celui-ci avait étrangement attiré mon attention, sûrement à cause de leur univers obscur. J’avais fini comme toutes les gamines de mon âge à écrire leurs paroles sur mes cahiers… Puis l’âge adulte avait frappé à ma porte et comme on le sait tous, à cet âge-là, on ne pense plus aux fascinations pour quelques idoles…

Cependant, Moly n’avait pas l’air du même avis que moi, totalement excitée à l’idée de les entendre. Elle n’attendait vraiment que ça de la soirée. Elle aurait plutôt dû me l’annoncer comme ça au lieu d’une vulgaire fête du Nouvel An.

Elle s’empressa de prendre un verre et m’en tendit également un que je refusai aussitôt.

— Si on commence déjà à boire maintenant, on va mal finir la soirée, tentai-je de la raisonner.

— Hum… Tu as raison. Alors ça sera toi qui conduis ! me désigna-t-elle en buvant d’une traite mon verre.

— Moly… Je n’ai pas de permis. C’est impossible, l’interrompis-je immédiatement dans son délire.

— Pourquoi tu ne passes pas ton permis toi ? Je l’ai eu à mes seize ans ! Tu aurais dû faire pareil ! lança-t-elle d’un ton à la fois réprobateur et amusé.

Je ne savais vraiment plus sur quel pied danser avec elle en ce moment. En tout cas, je savais juste que je l’énervais et dans le fond, c’était peut-être suffisant.

Moly finit par s’éloigner de moi, allant voir des personnes qu’elle voyait peu selon ses dires, et je n’avais aucunement envie de la rejoindre. En fait, je ne voulais pas jouer l’hypocrite. Mon quota de mensonges allait bientôt atteindre sa limite.

Puis j’eus l’impression que rester dans un coin à fixer les autres me ferait passer pour quelqu’un d’étrange, alors je me décidai à marcher à travers la salle en espérant m’occuper un peu, une façon de passer le temps. J’aurais vraiment dû prétexter être malade… Enfin, je l’avais peut-être un peu trop souvent utilisé ce mensonge…

Ayant fait rapidement le tour et n’ayant trouvé personne à qui parler – même si je n’étais pas du genre très bavarde –, je m’éloignai de la foule, voulant retoucher mon maquillage, et m’engouffrai dans un couloir devant mener aux toilettes. Évidemment, l’interminable queue aux toilettes des femmes était là… À quoi je m’attendais après tout ? C’est toujours comme ça… Va savoir pourquoi d’ailleurs. Je jetai un bref coup d’œil aux toilettes des hommes. Dans le fond, je n’avais besoin que d’un miroir et aucun homme ne râlait parce qu’une femme se trouvait au mauvais endroit, au contraire.

Tout en me fichant des regards dédaigneux, je me rendis dans les toilettes du sexe opposé. Je posai mon sac sur le rebord du lavabo et me penchai vers le miroir pour retoucher mon rouge à lèvres écarlate. Ensuite, je remis brièvement ma chevelure en place. Pourquoi se pomponner pour une stupide soirée ? Aucune idée. Je cherchais juste une occupation depuis tout à l’heure. Et je n’avais rien contre l’idée de le faire juste pour moi-même.

Une fois ça fait, je rangeai toutes mes affaires dans mon sac jusqu’à être interrompue par une voix grave et suave que je connaissais si bien.

— Que fait une si jolie femme dans les mauvaises toilettes ? demanda-t-il d’un air joueur.

Pendant un bref instant, je me figeai. Bien évidemment que j’aurais pu reconnaître cette voix parmi mille. Stan Black. Chanteur et leader des Black Birds. J’en avais passé des journées entières seulement bercée par ses cordes vocales. Pourtant, je me repris et fis comme si ça n’avait aucune importance. J’étais une adulte quand même, pas une adolescente écervelée. Je me tournai vers lui, l’air presque hautain.

— Désolée, je n’attends pas une heure juste pour retoucher mon rouge à lèvres et mes cheveux, et ce n’est pas comme si un homme se regardait vraiment dans ce miroir…

Je le dévisageai brièvement, tentant de ne pas sourciller, puis partis dans ce même élan de folie, essayant vainement de ne pas trembler. Je ne pouvais m’empêcher de rire. J’aurais pu jouer l’idiote fanatique, au lieu de ça, j’avais joué les chieuses, quitte à dire quelque chose qui me ressemblait peu. N’importe quel fan me détesterait d’avoir loupé une « telle » chance. Et moi, je riais, simplement, même si une légère pointe de gêne persistait.

Puis une fois que je repris mes esprits, je me souvins de lui. Il n’avait pas changé. En particulier son regard froid et séduisant qui plaisait à tant de fans tout autant que ses longs cheveux sombres. Après tout, les looks de rebelle plaisaient toujours d’une certaine manière.

Toujours en train de rire, je rejoignis Moly, assez surprise de me voir ainsi.

— J’en vois une qui a trop bu et qui m’a menti, me sermonna-t-elle en fronçant des sourcils.

— Je ne suis pas bourrée ! rétorquai-je, tentant de me retenir de m’esclaffer. C’est juste que tu ne vas pas croire ce qu’il m’est arrivé… J’ai croisé Stan, Stan Black des Black Birds dans les toilettes et j’ai fait comme si je me fichais de lui !

— Tu as croisé Stan Black et tu lui as dit n’importe quoi ? Tu es sûre de ne pas être bourrée, vraiment ? s’étonna-t-elle.

— Je t’assure n’avoir rien bu… Après tout, c’est marrant, ce n’est pas comme si on allait se revoir ou que j’étais quelqu’un d’important à ses yeux ! plaisantai-je.

Il était une star mondialement connue et j’étais quoi moi ? Rien, mis à part une étudiante en droit passionnée par la photographie. Enfin, une photographe amatrice qui aimerait bien percer pour enfin lâcher mes études. Voilà, je n’étais rien, juste une personne comme une autre qui l’avait croisé… Rien de bien extraordinaire dans le fond, nous croisions tous une célébrité un jour ou l’autre dans notre vie.

— Tu fais vraiment n’importe quoi Alice ce soir, soupira-t-elle en buvant une gorgée de son verre.

— Eh bien, comme tu peux le constater, je m’amuse…

— Mouais, chacun sa définition de s’amuser ! lâcha-t-elle d’un ton assez dépité.

Elle semblait vraiment m’en vouloir. Pourtant, c’était ma vie et j’étais donc la seule à la diriger, personne ne me disait jamais quoi faire ou ne pas faire avec. De toute manière, je savais que ces petites querelles n’étaient que passagères et que bientôt elle rirait avec moi. Moly était toujours comme ça, elle aimait prétendre me faire la gueule comme une sorte de compétition. Une étrange compétition certes.

Alors que j’allais reprendre le dessus de la conversation, l’ensemble des lumières de la salle s’éteignirent, annonçant le début du mini-concert. Immédiatement, j’aperçus Stan sur scène en compagnie de Tray son fidèle bassiste et Cam à la batterie. Toujours la même bande de trois potes qui n’avait guère changé depuis.

Stan approcha ses lèvres du micro, prêt à prendre la parole, au moins ne serait-ce que par politesse.

— Nous allons bientôt arriver en 2016, bien étrange année quand on va avoir dix ans de carrière.

La plupart des personnes lâchèrent un petit rire. C’était un bon moyen de détendre l’atmosphère. Et moi pendant ce temps, j’étais étonnée d’apprendre qu’ils avaient dix ans de carrière. Je ne m’en étais pas rendu compte. Après tout, je n’étais pas une de ces personnes passionnées par les dates.

Puis il se tourna vers moi, un regard perçant, presque déstabilisant. Moly ne put s’empêcher de me donner un coup de coude, ayant compris que ce n’était pas juste un petit coup d’œil, mais un vrai message d’yeux à yeux. Visiblement, ce bref échange dans les toilettes n’était pas si anodin que ça. Pourtant, je fis mine de ne pas être intéressée, gardant mon arrogance à mes côtés, et me penchai vers mon amie.

— Il te regarde, insista-t-elle dans un murmure.

— Et alors ?

— Arrête de jouer ta connasse !

— N’est-ce pas ce que je suis toujours ? ironisai-je.

Et voilà qu’elle soupira de nouveau tandis que je souriais, fière de mes conneries. Elle décida alors de s’éloigner encore une fois pour suivre le concert qui venait tout juste de commencer. Je tentais de me rappeler du nom de la musique d’après les premières notes. Visiblement, ma mémoire me jouait des tours et peu importe que je connaisse la mélodie. Lorsqu’il parvint au refrain, je me rappelai soudainement du titre Lost in the dark.

I’ve followed her till the sun goes down

Black hair, pale skin, red lips

Asking me to stay all night long

But when I woke up, gone,

And now, I’m lost in the dark

Bien qu’ayant envie de profiter pleinement de la musique, je fis comme si ça ne m’atteignait pas. Il ne cessait de me fixer tout en effleurant délicatement sa guitare. Pourtant, je ne lui avais adressé qu’une phrase. Une seule et unique phrase, à croire que c’était suffisant pour lui…

Voulant continuer dans ma lancée, je m’éloignai de la foule pour me rapprocher du bar et commandai un cocktail sans alcool. Je voulais garder les esprits clairs pour ce soir, même s’il ne se passait rien.

Le concert continuait alors que j’y prêtais plus ou moins d’attention. Je jetai quelques coups d’œil de temps en temps, cédant à la curiosité. Je connaissais toutes ces musiques, elles avaient fait partie de mon baladeur autant que de ma jeunesse.

Après ce bref concert, Moly revint vers moi, heureuse d’avoir retrouvé quelques amis. Visiblement, elle connaissait bien plus de gens que moi, j’étais seule pour ce soir…

— C’était vraiment l’éclate ! s’extasia-t-elle en repensant au concert.

Avant même que je puisse lui donner mon point de vue assez critique, un homme m’interrompit. Celui-ci était resté dans un coin, sûrement un vigile. Mais pourquoi venait-il s’adresser à moi particulièrement ? Avais-je fait quelque chose de mal ? Soudainement, il m’en donnait l’impression. Y avait-il un rapport avec Stan Black ? Avais-je merdé ? Mes questions s’arrêtèrent immédiatement lorsqu’il prit la parole :

— Les Black Birds souhaiteraient vous voir en loge.

Mon amie en fut bouche bée. Dans le fond, je n’étais pas étonnée. Certains groupes proposaient toujours à quelques fans de les accompagner après leur prestation et à partir de là étaient nées de nombreuses légendes urbaines.

Je semblais assez dubitative, comme si j’étais sur le point de refuser. Moly m’en voudrait si je loupais une « telle » chance comme elle le disait si bien.

— Votre amie peut vous accompagner, ajouta-t-il.

Elle me prit aussitôt par le bras, me suppliant d’accepter. Et maintenant, deux solutions s’offraient à moi…

 

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