Extrait : Le Spleen du Cygne

Chapitre 1 : Comme toujours

 

 

Le lycée, ça craint.

Voilà qu’encore une fois, je me perdais dans mes pensées tout en venant à la même conclusion et à chaque fois, c’était en fumant ma clope du matin à l’arrêt du bus scolaire. J’avais beau avoir l’âge nécessaire et un permis de conduire, mes parents avaient insisté à ce que je continue de fréquenter ce bus scolaire où s’entassaient des tas de lycéens tous plus insupportables les uns que les autres.

Comme toujours, Saphira ne se gênait pas pour me lancer un regard méprisant. Comme toutes les filles un peu trop populaires de ce lycée. Après tout, j’incarnais tout ce qu’elle détestait. J’étais cette femme sans limites qu’elle aimait traiter de « pute ».

Son regard me quitta lorsque le car arriva – enfin – à la station et je ne pus m’empêcher d’en sourire. La plupart se jetèrent à l’intérieur en espérant pouvoir s’asseoir à côté de leurs amis, mais je n’avais aucune envie de me précipiter pour des raisons aussi prosaïques. Je continuai tranquillement ma clope, ce qui eut le don d’énerver le chauffeur qui me somma de la jeter et d’entrer immédiatement dans le car. À contrecœur, je jetai ma clope à moitié entamée et montai dans le car.

— Ah les jeunes de nos jours, soupira-t-il alors que je longeai le couloir pour trouver une place au fond.

Je me retins de la moindre remarque désobligeante qui me conduirait – encore une fois – chez le proviseur, mais ce n’était pas l’envie qui me manquait. Je réussis à trouver une place à l’arrière du car, endroit que la plupart avaient déserté, mis à part cette fille à la peau mate, au strict carré brun noir et aux lunettes rondes en train de dessiner sur un petit calepin. Je m’assis à son opposé et écoutai de la musique pour faire passer le temps tout en me perdant dans les décors qui défilaient.

Ce chemin que je subissais quotidiennement était agaçant, fatigant et à en entendre tous les lycéens présents ici, ça ne semblait pas les gêner. Ils parlaient tous soit du prochain match de foot organisé dans tel ou tel lycée ; ou de la prochaine soirée fortement alcoolisée. Mais parfois, les sujets dérivaient quelque peu vers le chemin des rumeurs et des médisances.

Après ce trajet qui me parut durer une éternité, le car nous déposa devant le bâtiment principal du lycée. La plupart s’empressèrent de quitter le véhicule tandis que j’attendais que la foule dégorge pour éviter toute bousculade incongrue. Étant la dernière à sortir, le chauffeur me lança un de ces regards blasés qu’il aimait tant lancer à mon égard. Mais j’en avais l’habitude, tout comme lorsque je franchissais le seuil du lycée. Mon passage dans chaque couloir ne passait jamais inaperçu. Certains se limitaient à ma couleur de cheveux pour me juger, comme s’ils n’avaient jamais vu une fille aux cheveux roses. D’autres se basaient sur les rumeurs qui avaient remplacé mon nom par « la salope du lycée ». Chacun avait sa raison pour me dénigrer, mais toutes n’étaient qu’un jugement assez hâtif de leur part.

Rapidement, je m’approchai de mon casier où Damon m’interpella, ce qui m’obligea à enlever mes écouteurs. Comme à chaque fois que je le voyais, son visage n’affichait qu’un sourire arrogant. Il n’était pas suffisamment idiot pour ignorer la réputation qu’il avait. Il était le quaterback populaire que toutes les filles désiraient et celui auquel tous les autres garçons voulaient ressembler. Et ce n’était pas sa belle gueule de premier de la classe qui allait infirmer cette réputation.

— Samedi j’organise une petite soirée chez moi, annonça-t-il odieusement. Je voulais juste m’assurer que tu y comptais y venir.

— Ça ressemble plus à un ordre qu’à une invitation, rétorquai-je en ouvrant mon casier.

— Tu viens toujours d’habitude, ne me dis pas que tu vas refuser cette fois-ci.

Je pris un cahier et mon livre de maths pour la prochaine heure de cours, puis fermai mon casier pour apercevoir son sourire enjôleur. Il se fichait vraiment de ma personne, je n’étais pas dupe. Je connaissais exactement les raisons pour lesquelles il insistait tant et généralement, ça ne me gênait pas. Ce n’était pas moi qui allais tromper ma copine ce soir-là.

— Seulement s’il y a de l’alcool, lançai-je, sûre de moi.

— Bien évidemment. Que serait une soirée sans ?

— Alors compte-moi parmi les invités…

Son sourire s’agrandit et prit une tournure victorieuse. Il était fier de m’avoir convaincue alors qu’il ignorait que je m’amusais bien plus de la situation que quiconque.

Une fois persuadé d’avoir eu le dessus sur moi, il partit rejoindre sa copine, cette cheerleader tout aussi populaire que lui, qui n’hésita pas à me regarder d’un mauvais œil. Immédiatement, j’emboîtai le pas vers mon prochain cours et m’installai au fond de la salle, traînant sans la moindre gêne sur mon portable. Le prof n’osa rien dire tant que tout le monde n’était pas encore arrivé, mais ce ne dura pas longtemps.

— Mademoiselle Kane, veuillez ranger votre portable s’il vous plaît ! m’ordonna-t-il.

Je levai mon regard vers lui, Monsieur François-Ahmed, ce professeur au crâne dégarni.

— « Madame », le corrigeai-je.

— Ce n’est pas le moment de faire la maline et range-moi ça ! s’écria-t-il, s’impatientant quelque peu.

— Je relevai juste – encore une fois – un de vos propos sexistes, poursuivis-je calmement. Je n’ai pas envie d’être définie seulement par mon époux.

— Cessez votre insolence tout de suite ou je devrais vous renvoyer ! vociféra-t-il.

— Je vous fais juste remarquer poliment et sans hausser la voix l’erreur que vous avez commise, me défendis-je plus sereinement que jamais.

Comme toujours, il était impossible de discuter avec ce prof et il m’envoya dans le bureau du proviseur. Je n’en étais même pas étonnée. À chaque fois, je lui faisais remarquer ses propos sexistes et à chaque fois, il persistait dans sa connerie. Après tout, selon ses dires, je n’étais qu’une femme bonne à faire le ménage et à manger, je ne devais même pas exprimer. S’il pensait que je me tairais comme la plupart de ses élèves, il se trompait…

Dès que je franchis la salle d’attente, la secrétaire fut la millionième de la journée à m’adresser un sale regard. Mais je n’y prêtai pas attention et m’assis sur l’une des chaises en attendant péniblement qu’on daigne me voir.

— Diana, tu as été virée par Monsieur François-Ahmed ? me demanda la secrétaire tout en fixant l’écran de son ordinateur.

— En effet, soupirai-je.

L’expression qui se dessina sur son visage était suffisante pour me faire comprendre ce qu’elle pensait de moi. Tant que je ne serais pas dans la norme, je ne serais pas appréciée, encore moins respectée. Alors qu’elle se fichait de ma présence, je jetai un bref regard vers le bureau du proviseur adjoint. Celui-ci était en pleine discussion avec une élève et son carré noir me rappelait l’artiste du car.

Après quelques minutes, le proviseur adjoint quitta son bureau et leva discrètement les yeux au ciel lorsqu’il m’aperçut. Aucun d’entre nous n’était enchanté de nous croiser encore une fois.

— Diana, suivez-moi dans mon bureau, m’annonça-t-il.

Je m’exécutai bien qu’assez sceptique par la présence de cette fille. Ça ne présageait vraiment rien de bon…

 

» Lire sur Wattpad