Extrait : Le Corbeau et la Colombe

Partie 1 : Saoirse

Le corbeau est encore empreint de noirceur

Chapitre 1 : Serait-ce une nouvelle vie ?

 

Enfin.

J’allais enfin pouvoir revivre, et ce n’était pas sans un bref soupir de soulagement que je m’approchais à grands pas de ma nouvelle demeure. La musique à fond et conduisant à toute vitesse – ou du moins, à la vitesse maximale autorisée –, je me rapprochais du Saint Graal. J’allais pouvoir mettre de côté quelques années de souffrance et les oublier, ce que j’espérais de tout cœur.

Après de longues minutes, j’arrivais enfin à destination. Ce trajet m’avait paru durer une éternité tellement j’étais impatiente. En quelques semaines, j’avais décidé de tout fuir et n’avais emporté que le nécessaire que j’avais entreposé dans le coffre de ma voiture. Jamais je n’aurais pu rester là-bas et continuer de le croiser, et encore moins toutes ces personnes qui me considéraient comme une menteuse.

Rapidement, je descendis de ma voiture et ouvris mon coffre. J’avais tout ça à monter d’un étage et la tâche allait loin d’être évidente. Si seulement il me restait des amis, je leur aurais gentiment imposé de m’aider, mais il valait mieux ne plus jamais les contacter. Je ne voulais plus entendre leurs remarques culpabilisantes, j’en avais suffisamment entendu pour ces derniers temps, tellement que c’était aussi une des raisons qui m’avait poussé à fuir.

Me décidant enfin à vider ce coffre, je m’emparai de la première valise qui s’offrait à moi et fus surprise par son poids lorsqu’elle tomba au sol. Visiblement, j’avais oublié que j’avais tant d’affaires. Je croyais vraiment n’avoir pris que le nécessaire. Mes souvenirs me faisaient défaut, une fois encore.

Alors que je traînais ma valise avec difficulté, une femme m’arrêta devant l’entrée. Aussitôt, elle m’adressa un sourire ce qui illumina ses yeux bridés.

— Hey ! Tu dois être la nouvelle au 2A ! s’exclama-t-elle.

Je n’allais pas pouvoir emménager discrètement, les voisins étaient déjà au courant, mais si c’était avec bonne humeur, je n’étais pas contre. Après tout, je n’avais rien contre le fait de m’intégrer rapidement, même si j’avais désormais quelques réticences.

Elle me tendit amicalement sa main et je posai ma valise pour la lui serrer.

— Je ne me suis pas présentée, je suis Jian et je suis au 1B avec Clara, poursuivit-elle. Tu la remarqueras rapidement, c’est une petite brune toujours souriante.

Venais-je tout juste de tomber dans un endroit où tout le monde était de bonne humeur ? Il devait forcément y avoir un grincheux dans le coin pour plomber l’ambiance. J’étais même persuadée de tomber rapidement dessus.

— Enchantée. Je suis Saoirse.

— Oh ! Joli nom ! commenta-t-elle aussitôt.

— Merci.

J’ignorais si elle était vraiment sincère ou juste polie. Ce n’était pas comme si un prénom était si significatif que ça étant donné que nos parents le choisissaient à notre place.

— Je vais t’aider à monter tes valises. Je ne sais pas si tu as été prévenue, mais l’ascenseur est en panne… Enfin, comme toujours. On attend toujours qu’il soit réparé, mais c’est stupide d’attendre.

Avant même que je puisse l’en empêcher, elle s’empara d’une poignée de ma valise et à deux nous bravions les escaliers. Nous en fîmes de même pour chacune de mes valises jusqu’à ce que mon coffre soit enfin vide. Cette vision me fit sourire un instant. Puis je fermai mon coffre.

— Est-ce que tu me permettrais de t’offrir quelque chose à boire ? me proposa Jian. Je ne sais pas si ça t’a crevé tout ça, mais moi oui.

J’avais comme l’impression que je ne pouvais pas refuser, surtout parce que je ne voulais pas paraître pour quelqu’un de très désagréable dès mon premier jour.

Alors que Jian ouvrait la porte de son appartement, un homme entra dans l’immeuble. Celui-ci avait un look assez obscur, tout de noir vêtu, et une coupe de cheveux assez atypique qui n’était autre qu’une sorte de carré asymétrique avec une très longue mèche noire qui cachait la moitié de son visage.

— Hey salut Merle ! lança Jian quand elle croisa son regard.

Il se contenta d’un bref signe de main et continua son chemin vers les escaliers. Une fois qu’il partit de notre vision, Jian répondit alors à mon air interrogateur tout en m’invitant à entrer chez elle.

— C’est Merle, il habite en face de toi, expliqua-t-elle alors que je m’essuyais les pieds sur le paillasson. Un garçon assez sympa, mais super discret. Parfois on se demande même s’il habite ici. Assez étrange dans le genre.

Après tout, je n’en étais pas étonnée. Tout le monde ne pouvait pas m’accueillir les bras grands ouverts.

— Alors, qu’est-ce que je te propose ? me demanda-t-elle, me tirant brusquement de mes rêveries.

— Je ne suis pas très compliquée. Ce que tu as fera l’affaire.

— Parfait.

Déjà qu’elle m’invitait, je refusais de lui imposer une simple boisson, sinon j’aurais l’impression de l’emmerder et je voulais avant tout garder une bonne impression auprès de mon voisinage.

Rapidement, elle me servit un verre d’un jus multifruits et nous nous installâmes dans son salon. La décoration était fine, soignée et très moderne. La plupart des meubles avaient des couleurs claires et renforçaient l’illumination de la pièce. De plus, le peu d’espace avait été si bien rentabilisé qu’on avait l’impression que ce modeste appartement faisait le double de sa prétendue superficie.

— Avec Clara, on fait une fête samedi soir et on invite tout l’immeuble, m’annonça-t-elle d’un air enthousiaste. Tu pourras rencontrer les autres voisins si ça te tente.

— Pourquoi pas, rétorquai-je. Il faudra juste que je voie si je ne bosse pas.

À peine arrivée et j’étais déjà invité à une soirée. J’avais l’impression de m’intégrer bien trop vite. Elle ne pouvait pas être aussi sympa sans rien espérer en retour. J’avais vraiment perdu l’habitude de toute forme de sincère gentillesse.

— Normalement, tout le monde viendra. Sauf les Flanagan, ou seulement leur fille. C’est une famille assez réservée… et très traditionnelle…

Elle enchaîna alors sur les différents voisins, mais je savais d’ores et déjà que je les oublierais bien rapidement et qu’il me faudrait un peu de temps avant de vraiment les connaître. Même si, d’après le peu que j’avais retenu, il y avait Jian et Clara, dont la relation me semblait encore ambiguë ; une famille très conservatrice ; Merle, cet homme étrange mais dont beaucoup qualifient de « gentil » ; un vieillard qui ne sortait jamais et un appartement inhabité depuis de tragiques évènements. C’était un petit immeuble, et pourtant, j’allais être incapable de faire correctement fonctionner ma mémoire.

Alors que j’étais sur le point de partir, une petite femme brune entra, sûrement Clara. Aussitôt, elle se présenta à moi et confirma mes doutes. Elle aussi était tout aussi enthousiaste de me rencontrer. J’ignorais ce qu’on avait dit à mon sujet, mais c’était comme si c’était bien plus positif que ça ne l’était vraiment…

— J’espère que tu te plairas ici, lâcha Clara, souriante.

— J’espère aussi.

Après ce rapide échange, je rejoignis mon appartement. Alors que j’ouvrais la porte, Merle quitta son appartement. Nous échangeâmes un bref regard puis il partit précipitamment. On me l’avait présenté comme discret, mais c’était pire que discret, c’était comme s’il ne voulait pas être aperçu, ni même exister aux yeux des autres. Son attitude m’intriguait et me paraissait bien trop suspecte. Je ne me souciais pas bien longtemps de lui et commençai à ranger mon appartement. Bien évidemment, ça allait me demander beaucoup de temps, beaucoup trop de temps. Jamais je n’en aurais fini pour aujourd’hui.

En tout cas, j’allais m’occuper du nécessaire en premier et on verrait pour le reste… Après tout, j’avais désormais tout mon temps devant moi, pas comme avant…

*

Avant même d’emménager, j’avais déjà trouvé un travail. N’ayant aucune qualification, j’avais pris ce qui m’étais tombé sous le coude, ce pour quoi j’étais désormais serveuse dans un petit restaurant. Malheureusement, je n’avais pas les horaires les plus avantageux et travaillais une bonne partie de l’après-midi ainsi que de la soirée et s’il le fallait, toute la nuit même. De toute manière, je ne pouvais pas me plaindre, jamais je ne trouverais mieux et j’avais, comme tout le monde, besoin d’argent pour vivre.

L’ambiance n’avait pas été des plus agréables. On m’avait regardé dessus et on m’avait crié à de nombreuses reprises pour que je ramène des plats en cuisine par des clients insatisfaits. J’avais failli craquer quelques fois, mais j’avais toujours réussi à me contenir, même si une pointe de colère persistait. Pourquoi avais-je envie de pleurer ? Pourquoi avais-je envie de frapper cet inconnu qui voulait un plat de « meilleure qualité » ? J’avais l’impression que j’allais péter un câble avant la fin de ma journée, heureusement, ce ne fut pas le cas.

De retour chez moi, j’eus le droit à une nouvelle cause d’énervement : j’avais perdu mes clés. À trois heures du matin je dus appeler un serrurier et patienter, bêtement assise dans les escaliers. Encore hier je voyais tout d’un œil nouveau, enfin heureuse, et maintenant, le destin s’abattait encore une fois sur moi. Et là je faillis pleurer… Mais je me retins quand j’entendis des pas dans les escaliers. Qui pouvait bien monter à cette heure-là ? Mon cœur se serra un instant et j’imaginais déjà le pire. Le serrurier ne pouvait pas venir aussi rapidement, il m’avait dit qu’il en avait pour une heure de trajet. Et toutes mes angoisses reprirent de plus belle… J’allais vraiment pleurer…

Puis je soupirai de soulagement lorsque j’aperçus enfin Merle. Il sembla assez étonné de me croiser. En tout cas, c’était un sentiment partagé.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il en fronçant légèrement les sourcils.

— J’ai perdu mes clés, lâchai-je d’un air morose. J’attends le serrurier maintenant…

— Bonne chance…

Et sans dire un mot, il rentra chez lui. Vraiment, il ne s’imposait jamais. Et encore une fois, j’avais l’impression que je le gênais, même que tout le monde le gênait. Jamais je n’avais vu quelqu’un d’aussi asocial. Mais bon, en soi, il n’était pas si désagréable que ça, juste étrange. Et puis, que faisait-il à cette heure-là dehors ? Lui aussi avait-il un travail aux horaires contraignants ?

Aux alentours de quatre heures, le serrurier arriva enfin pour m’installer une nouvelle serrure. Ce fut assez rapide, bien plus que son trajet. Immédiatement après son départ, j’avais gardé précieusement sa carte de visite au cas où. Si ça m’était bien arrivé une première fois, pourquoi pas deux ? Je préférais être prévoyante cette fois-ci… ou juste méfiante.

Rapidement, je m’affalai dans mon lit encore avec ma tenue de serveuse, flemme de me changer. On verra tout ça demain. Bien que fatiguée, le sommeil prit beaucoup de temps à arriver. Et finalement, j’en étais venue à verser quelques larmes… Prendre un nouveau départ n’allait pas tout effacer du jour au lendemain, il fallait vraiment que je me rentre ça dans la tête, mais j’étais fatiguée de me battre… Je ne pourrais jamais effacer son visage, ses paroles et le moindre de ses faits et gestes de mon esprit. J’avais beau m’être éloignée, c’était comme s’il était toujours à côté de moi…

Enfin, ce n’était plus qu’une question de temps pour qu’il disparaisse totalement…

 

» Lire la suite sur Wattpad