Extrait : Downfall

Chapitre 1 : Du haut de l’horloge

 

 

Il n’y a rien de plus fascinant qu’une horloge. Celle-ci datait d’une autre époque, bien trop incertaine pour que quelqu’un pût vous donner une réponse claire. Certains diraient que les aiguilles avaient été forgées à partir de métaux pauvres parce qu’il n’y avait que ça à l’époque, d’autres vous diraient que de riches pierres précieuses se cachaient à l’intérieur, procédé souvent utilisé pour repousser les voleurs, bien trop fréquents quelle que fût l’époque.

Peu importe ce que les gens vous diraient, une chose persisterait : cette horloge avait traversé les époques. Elle était le seul témoignage que tout ne mourrait pas d’une atroce manière. Mais son autre atout était bien plus grand. Elle donnait sur toute la ville de Downfall et à travers son cadran transparent, j’observai les maisonnettes qui s’alignaient à perte de vue. D’ici, je pouvais voir ma maison au fin fond de la forêt tout comme le bar où je passais de temps à autre.

En fait, je connaissais le moindre recoin de cette ville. J’étais une de ces personnes que la plupart redoutaient parce que jamais, au grand jamais, je ne me posais quelque part, mais aussi parce que ma présence se faisait toujours ressentir, marquant pour toujours mon absence après mon passage.

Cela faisait un bon bout de temps que je contemplais cette ville qui m’était à la fois familière et étrangère et je compris que le temps était passé trop vite en apercevant les dernières lueurs du soleil, désormais remplacées par la douce lune. Mon moment préféré était sur le point de commencer. Voilà pourquoi j’étais une étrangère dans cette ville, je n’étais pas comme la plupart, bien trop nocturne dans le genre, seule la lune était mon amie.

Alors que mon regard se plongeait davantage dans les profondeurs de la vie, quelques bruits assez brusques m’interpellèrent. Des armes, des cris… La conclusion était évidente : une agression. C’était souvent la conclusion la plus logique à Downfall, en particulier la nuit.

Mon repérage fut assez rapide. J’aperçus un homme entouré de trois autres qui tentaient de lui escroquer de l’argent, comme toujours, le motif le plus classique et évident. Rien n’était plus destructeur que l’argent… et seul l’argent pouvait vous apporter les pires problèmes.

Avant de me jeter à l’aventure, je tentais de voir quelles étaient mes possibilités et surtout, si ça valait le coup. Bon nombre de personnes étaient comme moi, des personnes qui se démerdaient comme elles le pouvaient.

L’agressé, en raison de ses vêtements luxueux, venait sûrement de la haute bourgeoisie et n’importe qui pourrait vouloir l’agresser. L’argent. Je vais vous épargner mon monologue pour cette fois, mais pour la prochaine, je ne me retiendrai pas.

D’habitude, j’aurais regardé la scène d’un air muet, à la limite, en m’amusant. Il était évident que je n’aimais pas ce genre de personnes et de toute manière, leurs actions ne me plaisaient jamais, au contraire, elles m’horripilaient. Cependant, un des agresseurs me semblait familier.

Chernobog.

N’importe qui le connaissait. N’importe qui savait à quel point sa cruauté n’avait pas de limites, en particulier moi. J’avais subi à plusieurs fois les frais de ses atrocités et mon envie de vengeance me poussait à vouloir agir.

Alors qu’il prenait au cou sa victime, la plaquant contre un mur, et que ses acolytes riaient en chœur, je sautai d’un bond impulsif les étages qui nous séparaient, atterris à ses côtés et le pointai immédiatement d’une arme, la collant à sa nuque. Tous mes gestes, malgré leur rapidité, avaient été entièrement calculés.

Il ne tarda pas à me reconnaître. Il me connaissait par cœur, ce qui n’était certainement pas à mon avantage…

— Oh Lilith… Quel plaisir de te revoir et comme toujours, tu ne peux pas t’empêcher d’abuser de ton arme ! lança-t-il d’un ton sarcastique.

— Très drôle Chester, répliquai-je d’un ton amusé alors que deux flingues me pointaient chacune de mes tempes.

— Ne m’appelle plus jamais comme ça ! s’emporta-t-il.

La situation était assez tendue. Si je tirais, il ferait de même et je me ferais buter par la même occasion. Au final, seul lui resterait en vie. Enfin, ce n’était que la théorie. En réalité, c’était bien plus complexe que ça, sinon ma tête aurait déjà explosé dès mon arrivée.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il, furieux.

— Relâche cet homme, lui ordonnai-je fermement.

— Depuis quand tu aides ces bourges ? Je croyais que tu ne les aimais pas.

— En effet, je ne les aime pas, mais toi, en revanche, je te déteste. C’est bien pire et suffisant pour que j’intervienne.

Je voyais bien qu’il commençait à comprendre qu’il était pris au piège. Je le sentais même. Mon instinct avait toujours été le meilleur pour me guider jusqu’alors. Il se résolut alors à déclarer forfait, en informant ses acolytes :

— Baissez vos armes.

Aucun d’entre eux ne bougea, voulant résister et espérer me buter, mais ils ignoraient qu’ils ne pouvaient rien contre moi, seul Chernobog savait.

— Baissez vos armes ! répéta-t-il d’une voix bien plus grave.

Ses chers acolytes finirent par l’écouter et s’exécutèrent. Cependant, je ne bougeai toujours pas, gardant mon arme pointée sur lui. Cette longue arme qui avait bien plus l’apparence d’un fusil à pompe. Cette arme aussi avait une longue histoire et de nombreuses rumeurs à son sujet. Bien évidemment, j’étais la seule à savoir la vérité…

— Maintenant, tu vas relâcher cet homme, déclarai-je toujours aussi implacablement.

— Pourquoi je ferais ça ? m’interrogea-t-il d’un air sournois.

— Parce que sinon ta tête explosera en mille morceaux. J’ai toujours connu ton point faible, ne l’oublie pas…

N’ayant plus d’autres choix, il baissa son arme et sa victime en profita immédiatement pour s’enfuir. Chernobog se tourna alors vers moi, les dents serrées et les sourcils froncés. Sa colère était palpable et mon sourire malin ne devait qu’amplifier sa haine à mon égard.

— Tu as eu ce que tu voulais, contente ?

— Très contente, répliquai-je, enthousiaste.

— Je peux m’en aller maintenant ? demanda-t-il, excédé.

— Oui, tu peux. Mais on se reverra. Estime-toi heureux que je ne te tue pas.

Il fit signe à ses acolytes de le suivre et tous trois commencèrent à s’éloigner, s’approchant de la grande porte d’entrée parsemée de gravures aux traits fins et précis.

Cependant, avant de franchir le seuil, Chernobog se tourna vers moi, un sourire machiavélique sur les lèvres alors que quelques mèches de sa longue chevelure noire lui tombaient sur le visage à cause du vent qui s’échappait par la porte entrouverte.

— On sait très bien pourquoi tu ne me tues pas. Tu as toujours été faible Camélia…

Avant même que je ne puisse lui tirer dessus, il s’était enfui. Mais aurais-je vraiment tiré sur lui ? Il avait raison sur un point : on ne pouvait pas effacer le passé. Et ni lui ni moi ne serions capables de blesser l’autre, même si nous le pouvions.

Espérant le recroiser, je courus vers la sortie, mais ne vis absolument rien dans l’obscurité et peu importe la qualité de ma vision. Il avait réussi à m’échapper comme toujours. Sa rapidité n’avait pas failli avec le temps…

Une main vint alors se poser sur mon épaule. Craignant le pire, je restai sur mes gardes, mais en me tournant vers la personne, je reconnus cet homme que je venais de sauver, l’inspectant alors bien plus en détail. Un petit homme assez bien portant à la moustache plus que bien entretenue. Ses habits étaient couverts par un manteau noir seulement constitué de tissus rares et chers, s’harmonisant à merveille avec son chapeau haut de forme, assez similaire au mien.

— Merci beaucoup, comment pourrais-je vous remercier ?

— Inutile de me remercier, rétorquai-je.

— Je tiens vraiment à vous remercier, insista-t-il. Venez donc demain, j’organise une fête.

Il me tendit un prospectus, me remercia encore une fois en baissant son chapeau et s’en alla, ne cessant de regarder aux alentours de peur de se faire de nouveau attaquer.

Une fois qu’il fut parti, je jetai un bref regard à son invitation. Le papier était doux au toucher avec quelques grains et quelques pétales violettes coincées entre les couches du papier.

Il y avait peu d’informations pour un si grand bout de papier, seulement que j’étais convié chez Sir et Lady Risewell. Autant dire que je n’avais aucune envie de me retrouver entre tous ces bourges. Je n’avais pas que ça à faire…

 

*

 

Dès que je franchis le seuil de Strawberry, mon bar préféré, toute l’attention se porta vers moi. En même temps, voilà ce qui se passait quand je claquais systématiquement la porte. La discrétion n’était vraiment pas mon genre. Puis c’était sans compter le bruit de mes bottes martelant le parquet lorsque je rejoignis le comptoir.

Palmer, le gérant du bar, me reconnut aussitôt et me servit mon habituel mélange, mais aussi la marque de cet endroit : le Mead Hell. Il n’avait jamais voulu me confier ce qu’il y avait dedans, prétendant qu’il avait besoin de secrets pour faire marcher son business. Après tout, ce n’était pas un secret dont j’avais absolument besoin, tant que j’avais ce que je voulais dans mon verre, ça me suffisait. Parfois, il fallait se contenter de peu.

Il s’éloigna rapidement, s’occupant d’autres clients, tandis que je me délectais de mon verre. Mon attention se porta sur un groupe dont le volume sonore ne cessait d’augmenter tout au long de la conversation. D’habitude, je ne prêtais pas attention aux autres, mais cette fois-ci, mon instinct ne m’indiquait rien de bon. De mon ouïe aiguisée, je les écoutais sans jamais les regarder.

— C’est bien fait pour eux ! Ils n’ont que ce qu’ils méritent ! s’écria une voix grave.

— Mais si ça n’atteint pas qu’eux ? Et si on est touché à notre tour ?

— Ne dis pas n’importe quoi ! Personne ne s’en prendra à de pauvres personnes comme nous !

— J’ai entendu dire qu’il s’agissait de Snuumura…

Immédiatement, ce nom ne me semblait pas inconnu. J’étais incapable de me rappeler où je l’avais exactement entendu, mais je doutais que ce soit à une bonne occasion.

J’abandonnai alors mon verre et me dirigeai vers ce groupe de trois bonshommes. Chacun se tut à tour de rôle en me voyant arriver vers eux. Parfait, j’aimais intimider les gens. Je plaquai mes mains sur la table et me penchai vers eux.

— Pourquoi vous prononciez le nom de Snuumura ? les interrogeai-je froidement.

Aucun d’entre eux n’osa me répondre. Soit ma carrure était suffisante pour les rendre muets, soit ils me connaissaient déjà.

— Pourquoi ? insistai-je.

— C’est ce qu’on dit ! lança celui qui avait prononcé son nom. Personne ne sait vraiment ce qui se passe !

— Ce qui se passe ? C’est-à-dire ?

— Des nobles disparaissent un par un, personne ne sait pourquoi…

Bon, personne ne savait rien, y compris eux. Cependant, cette affaire m’intriguait. J’en avais à peine entendu parler alors que les nobles étaient les premiers à se plaindre dès que quelque chose de mauvais les touchait.

Je finis par les laisser tranquilles, terminai mon verre dans la foulée et quittai le bar, sortant aussitôt de ma poche le carton d’invitation de Risewell. Je le fixai longuement, un sourire en coin.

Des nobles qui se faisaient attaquer par un nom qui me semblait à la fois étranger et familier tandis qu’une opportunité de les approcher s’offrait à moi. La parfaite occasion. Surtout lorsqu’il s’agissait de résoudre un mystère qui m’intriguait grandement.

Eh bien, Sir Risewell, nous allions finalement nous revoir contrairement à ce que j’avais prévu…

 

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